Le blog dédié À LA BIOGRAPHIE

Françoise LunardiEcrivain public - biographie - contenus rédactionnelsMembre agréé de l'Académie des écrivains publics de France

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Le récit choral pour écrire la biographie d'une personne disparue

27/03/2024

Le récit choral pour écrire la biographie d'une personne disparue

Tout comme le roman ou le film choral, la biographie chorale fait intervenir plusieurs narrateurs qui vont raconter, chacun à leur façon — et avec leurs mots — un proche, la plupart du temps disparu.

Genèse du projet de biographie chorale

 

En septembre 2023, je suis contactée par Marie, la fille de monsieur N. Elle souhaite offrir à son père la possibilité de se raconter dans une biographie. Nous convenons d’un rendez-vous. Une semaine avant celui-ci, monsieur N. décède subitement, dans son sommeil. Le projet de Marie s’éteint avec lui.

Pourtant, elle me rappelle quelques semaines plus tard. « J’aimerais reprendre le projet de récit de vie de papa et le faire à titre posthume », me dit-elle. Nous nous rencontrons pour en discuter. Je comprends rapidement que cette démarche s’inscrit dans le processus de deuil de Marie. Ensemble, nous convenons d’inviter plusieurs membres de la famille proche de monsieur N. à participer à ce récit.

Me voici embarquée dans une biographie « chorale ». Nous connaissons le roman et le film choral, dans lesquels plusieurs narrateurs nous font vivre une histoire commune ou encore une intrigue qui les lie sans qu’ils le sachent. Mais qu’est-ce qu’une biographie chorale ?

 

Écrire un récit de vie à plusieurs voix

 

La biographie chorale est un récit rédigé à plusieurs mains, ou plutôt dans mon cas, à deux mains — celles de la biographe — et plusieurs voix — celles des narrateurs. Pour cet article de blog, j’ai choisi de traiter la biographie d’une personne disparue, racontée par ses proches. J’aurais également pu mettre en avant le récit familial (un souvenir, une période, racontés par plusieurs membres d’une même famille) ou dynastique (l’histoire d’une famille et de ses membres les plus éminents).

 

Qu’attendent les commanditaires de la biographie ?

 

Avant de nous attacher à creuser les bienfaits et les risques de la biographie chorale, intéressons-nous aux objectifs de ceux qui sont à l’initiative du projet. Qu’en attendent-ils ? Quel est le sens de leur démarche ?

Bien souvent, surtout quand le décès est brutal, il s’agit d’un premier pas dans les étapes du deuil de la personne aimée, qui conduit vers l’acceptation. Convoquer ses souvenirs, évoquer cet être cher, c’est le retenir encore un peu avant de s’autoriser à le laisser partir définitivement. En le racontant, la biographie va lui rendre hommage, le remercier parfois et surtout lui dire ce que l’on n’a pas eu le temps de dire de son vivant.

C’est un récit chargé d’émotion (qu’il faut savoir doser), qui laisse une trace, qui apaise et qui fait du bien.

 

Les bienfaits de la biographie chorale

 

Habituellement, la biographie ou l’autobiographie ne donne qu’une seule vision de la personne racontée, celle de l’auteur. Dans une biographie chorale, chacun des narrateurs apporte sa vision du personnage principal avec ses propres émotions et ressentis. Tous évoquent la personne disparue selon leurs propres perceptions et les souvenirs qu’ils en ont. Vous l’aurez compris, si l’autobiographie est écrite au « Je », la biographie chorale d’un proche disparu est écrite au « Il » ou au « Elle ».

Le portrait du disparu peut alors être comparé à une vision panoramique, une photographie à trois cent soixante degrés, qui s’enrichit de différentes nuances, de la finesse de la description, de la richesse des sentiments. Chacun a eu une relation particulière avec le défunt, peut-être à différentes époques de sa vie, ce qui fait renaître sur le papier un personnage composite.

De la même manière, les souvenirs évoqués se complètent de points de vue différents. Certains étaient au cœur de l’action, d’autres simples spectateurs. Ils ne raconteront pas exactement la même histoire. Les talents d’observateur de l’un vont relever le décor, les couleurs, les vêtements portés… L’auditif se souviendra des sons, d’un morceau de musique, du fond sonore, il saura restituer les dialogues. Les kinesthésiques apporteront des précisions sur une senteur, une sensation au toucher, la chaleur ou le froid… Autant d’éléments complémentaires qui rendront les souvenirs encore plus vivants.

Plusieurs générations vont raconter, parlant de différentes époques et contextes, brossant un portrait, qui sera tout sauf lisse, d’une personne à différents stades de sa vie. Chacun viendra avec sa vérité et nul ne pourra la contester.

 

Les risques pour le biographe 

 

Pour autant, le biographe devra veiller à ce que les contradictions entre les différentes versions d’un même souvenir ne soient pas inexpliquées, au risque, de jeter le doute sur la véracité du récit.

Une attention particulière devra être apportée à certains souvenirs que j’appelle « des anecdotes galvaudées » : toute la famille les connaît, elles sont racontées à chaque réunion de famille. Ces « légendes familiales » sont tellement célèbres que tout le monde à l’impression d’en avoir été le témoin. À de rares exceptions près, ce type de souvenir n’aura pas la richesse attendue. Réduit à sa plus simple expression à force d’être ressassé, il manquera certainement de profondeur et ne rendra pas justice au personnage évoqué.

Le risque de tomber dans l’idolâtrie est aussi bien réel. Porté aux nues, le défunt apparaît alors paré de toutes les qualités. Manque d’objectivité ou aveuglement dû à la tristesse, le travail du biographe sera alors de chercher dans l’histoire de la personne évoquée, les témoignages à l’appui de ces qualités. Sans cela, le récit de vie manquera de sel, d’émotion, de justesse et n’atteindra pas l’objectif poursuivi.

Le dernier risque est de n’avoir qu’une vision parcellaire de l’histoire, parce que le panel de témoins raconte une seule période, une seule facette, de la vie du disparu. Il faut donc veiller dès le démarrage du projet à ce que les narrateurs soient en mesure de raconter « toute » l’histoire, chacun complétant l’autre.

Quelques précautions s’imposent aussi dans le recueil de la parole de chacun. Sans doute vaut-il mieux recevoir les témoignages séparément pour que le récit de l’un ne soit pas entravé par la présence de l’autre. Un guide d’entretien permettra aussi de cibler les questions, selon le narrateur, sa relation avec la personne disparue et la période pendant laquelle il l’a côtoyée.

 

Hommage à titre posthume

 

La biographie chorale pour rendre hommage à une personne disparue est donc, pour le biographe, un projet à mener avec beaucoup de circonspection, tout en sensibilité, où les attentes des commanditaires sont grandes et de l’ordre de l’émotion. En connaître les risques et savoir les maîtriser sont la garantie d’un travail de qualité.

 

Photo de Tim Marshall sur Unsplash